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dezembro 13, 2004

Les chefs d'Etat européens laisseront-ils enfin la Turquie adhérer à l'Union?

[Fonte:Le Temps]
Faut-il faire entrer la Turquie comme membre à part entière dans l'Union européenne? L'Europe a déjà engagé sa parole il y a presque 40 ans en reconnaissant la vocation européenne d'Ankara. Le 17 décembre, les chefs d'Etat européens devront prendre leurs responsabilités et décider s'ils donnent le feu vert aux négociations qui dureront plusieurs années. En Turquie, l'adhésion est populaire et les Turcs prendraient très mal d'être une fois encore priés de patienter. Mais les craintes sont nombreuses en Europe, tant la Turquie risque de changer le visage de l'Union. L'enjeu captive aussi les Turcs établis depuis longtemps en Suisse pour qui l'Europe est déjà, au quotidien, une évidence, même si la Suisse n'est pas près d'adhérer à l'UE.


Bernard Bridel, envoyé spécial à Istanbul et Diyarbakir
Lundi 13 décembre 2004

Un T et un R blancs sur fond bleu suivi d'une classique série de chiffres noirs sur fond blanc: s'il ne tenait qu'aux plaques d'immatriculation des voitures, la Turquie serait déjà en Europe. Mais voilà, alors que l'Union européenne (UE) doit décider, lors de son sommet des 16 et 17 décembre prochains à Bruxelles, d'ouvrir des négociations d'adhésion avec Ankara, la nouvelle question d'Orient ne se résume pas à quelques symboles normalisés sur un morceau de tôle. Loin s'en faut, même si les embouteillages qui étouffent Istanbul n'ont rien à envier à ceux du périphérique parisien ou du grande raccordo annulare romain.

De ce rendez-vous historique avec le Vieux Continent, derrière lequel elle court depuis des lustres, la Turquie, modernisée au pas de charge en 24 mois par son premier ministre Recep Tayyip Erdogan, attend une réponse claire à la question essentielle: a-t-elle oui ou non répondu aux exigences fixées par l'Union?

A Bruxelles, où il plaidait encore sa cause vendredi dernier, le premier ministre turc a sèchement répondu à ceux des 25 pays membres qui, au fur à mesure que la date du sommet approche, ajoutent de nouvelles conditions – comme la reconnaissance de la République de Chypre avant le 17 décembre –, ou suggèrent qu'on offre plutôt à la Turquie un «partenariat privilégié». Pas de critères supplémentaires, a-t-il déclaré, estimant que son pays avait répondu aux demandes qui lui avaient été adressées: «Nous ne pouvons pas stopper l'avancée de la Turquie vers le monde moderne par des excuses artificielles ou des prétextes.»

Des bords du Bosphore à leur frontière orientale – qui pourrait faire un jour de l'Iran et de l'Irak des voisins de l'UE – les Turcs et leurs médias, très majoritairement acquis à l'adhésion, ne parlent que de ça. Ils approuvent largement la fermeté de leur premier ministre. «La fierté nationale n'est pas une chose avec laquelle on plaisante», rappelle un étudiant de l'Université de Galatasaray.

Chef du service étranger du quotidien Milliyet à Istanbul, Kadri Gürsel souligne: «Si l'UE donne une date pas trop éloignée pour le début des négociations et qu'elle n'y ajoute pas trop de mais, ce sera un formidable atout pour mettre définitivement fin au mouvement islamiste en Turquie.» Le paradoxe, c'est qu'on devra ce succès à un premier ministre qui, même s'il ne le mentionne plus, s'est fait élire sous l'étiquette d'«islamiste». «Grâce à l'espoir européen, l'islamisme, mais aussi le séparatisme kurde vont perdre leur base», parie le journaliste. En revanche, met en garde Kadri Gürsel, «s'il n'y a pas de date claire, ou que de nouvelles conditions sont imposées à la Turquie, la stabilité de la Turquie pourrait être remise en cause.»

Loin d'Istanbul, l'espoir de l'adhésion ne faiblit pas. Au Kurdistan turc par exemple. Responsable à Diyarbakir d'un centre de réhabilitation pour les victimes de la guerre et de la violence domestique dans sa région, Yavuz Binbay est convaincu des bienfaits de la pression européenne sur les institutions et la société turques: «Bien sûr, l'écrasante majorité de mes concitoyens sont partisans de l'adhésion, mais pour des raisons parfois très différentes.» Cet homme a passé huit ans dans les prisons turques, il a été torturé. «Pour nous Kurdes, l'Europe veut dire plus de liberté et plus d'espoir de développement dans l'est du pays; pour le chômeur, c'est la perspective d'un emploi; pour le candidat à l'immigration, c'est la chance de partir, etc. En revanche, beaucoup de Turcs ne savent pas très bien ce qu'impliquera notre adhésion. On ne peut pas réfléchir qu'en termes économiques, il faut penser aux problèmes culturels, religieux que cela impliquera.»

Comme la plupart des gens rencontrés, Yavuz Binbay est convaincu que l'entrée de la Turquie dans l'Union sera très bénéfique pour cette dernière. «Certes, la Turquie est musulmane, mais son caractère laïc facilitera le processus d'adaptation.» A contrario, un refus de l'UE «serait très dangereux et risquerait de pousser la Turquie vers le monde radical musulman ou asiatique», conclut Binbay.

Si le rêve européen séduit une large majorité de Turcs, certains le voient aussi d'un mauvais œil: les petites minorités ultranationaliste ou islamiste pures et dures, mais aussi des intellectuels. Ainsi, le professeur d'histoire ottomane Vahdettin Engin, de l'Université de Marmara, sur la rive asiatique du Bosphore. «En tant qu'historien, je ne crois pas au succès de la construction européenne», attaque-t-il. «Certes, la Turquie est européenne, mais c'est l'Europe qui ne nous voit pas comme des Européens, parce qu'en arrière-fond il y a la question de l'islam.» Et ce sceptique de conclure: «Comme l'a dit Atatürk, la Turquie tire sa force de sa situation géographique, car elle est un pont entre l'Orient et l'Occident. Ce n'est pas parce que nous ne serons pas dans l'Union européenne que nous couperons les liens avec l'Europe.»

Une phrase dont il faudra peut-être se souvenir si les négociations entre Ankara et Bruxelles devaient s'achever un jour sur un constat d'échec.

Publicado por esta às dezembro 13, 2004 11:25 AM