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novembro 08, 2004

Vogue l'Europe transatlantique

[Fonte:Liberation]
Plutôt que de cultiver ses différences, l'UE a tout intérêt à bâtir une politique étrangère commune.
Vogue l'Europe transatlantique

Par Bruno TERTRAIS
lundi 08 novembre 2004

On a rarement la gueule de bois sans avoir commis des excès de boisson. L'opinion mondiale a voulu s'enivrer de la perspective d'une victoire de John Kerry pour oublier le cauchemar d'une Amérique choisissant cette fois clairement et sans ambiguïté George W. Bush, elle doit maintenant voir les choses en face. Le moment Bush ne peut plus être considéré comme un mauvais moment à passer : Bush n'est pas toute l'Amérique, mais c'est l'Amérique majoritaire.

Comme pour tous les traumatismes, après les phases de choc, de déni et de colère, doit venir celle de l'acceptation. C'est tout particulièrement vrai pour l'Europe, car les cinq chantiers internationaux qui attendent le président réélu nous concernent très directement. Si nous voulons que cette administration Bush requinquée prenne davantage en compte nos intérêts dans la gestion de ces dossiers, nous devons rapidement injecter une sérieuse dose de réalisme et de lucidité dans nos politiques étrangères.

Le premier dossier est bien sûr celui de l'Irak. Les échéances politiques sont claires : élections en janvier 2005, et statut constitutionnel en décembre 2005. Nous avons tout intérêt à ce que ce processus se déroule aussi bien que possible, car le scénario de la guerre civile et de l'éclatement impliquerait directement la Turquie, et donc l'Europe. Plutôt que de nous focaliser sur l'hypothèse irréaliste à court terme d'un retrait américain, nous devons réfléchir à la meilleure manière de contribuer à ce processus institutionnel qui sera imparfait et transitoire, mais qui sera une étape décisive pour l'évolution de ce pays. Ce n'est pas le retrait américain qui permettra la consolidation institutionnelle, c'est la consolidation institutionnelle qui permettra le retrait américain.

Le deuxième est l'Iran. Après plus de deux ans de crise sur le programme nucléaire, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) s'apprête fin novembre à faire un choix, celui de la transmission du dossier au Conseil de sécurité des Nations unies. Si nous ne voulons pas revoir les malentendus de l'hiver 2002-2003, nous devons nous préparer sérieusement aux étapes suivantes. Sommes-nous prêts à des sanctions contre l'Iran ? Si oui, lesquelles, dans quel but et avec quelles échéances ? Accepterions-nous la légitimité du régime des mollahs si celui-ci renonçait définitivement à l'option nucléaire militaire ? A l'inverse, serions-nous prêts à fermer les yeux sur le maintien d'un savoir-faire dans ce domaine si le régime renonçait au terrorisme et adoptait une attitude constructive dans la gestion des crises de la région ? Ces questions, les Européens doivent se les poser maintenant, faute de quoi nous irons vers une nouvelle crise transatlantique dont seul le régime iranien profitera.

Le troisième est le Proche-Orient après Arafat. Cette nouvelle donne doit être l'occasion d'une réflexion européenne sur notre implication dans le règlement du conflit. Car si l'on peut estimer que la politique de l'administration Bush est déséquilibrée, il n'en reste pas moins que l'Europe doit regarder la réalité en face : son implication en tant qu'arbitre dans le conflit israélo-palestinien n'est pas perçue comme légitime par l'une des parties en présence. L'Amérique n'est pas exactement impartiale dans la gestion du dossier, mais si nous voulons jouer un autre rôle que celui de banquier d'une Autorité palestinienne inefficace et souvent corrompue, et prendre toute notre place dans le volet politique du règlement, nous devons réajuster notre position. La fermeture de l'ère Arafat est une occasion historique de ce point de vue.

Le quatrième est la Corée du Nord. Ce petit pays lointain et entouré d'un halo de mystère n'intéresse que très rarement l'Union européenne. Alors pourquoi devrions-nous nous sentir concernés par les négociations à six qui se déroulent depuis dix-huit mois ? La réponse est simple : parce que, comme pour l'Iran, c'est là que se joue l'avenir de la prolifération nucléaire, et parce que toute augmentation des instabilités dans la région aurait des répercussions économiques massives dans le monde. Nous devons être prêts à contribuer le moment venu à un règlement global de la question nord-coréenne, y compris financièrement.

Enfin, la «guerre contre le terrorisme». C'est ici qu'il y a une vraie divergence, légitime, entre l'Amérique et la majorité des Européens. L'opinion et les élites américaines, dans leur majorité, estiment que la menace terroriste est de nature à mettre en cause les fondements des sociétés occidentales, et qu'il faut non pas la réduire mais la vaincre. Nous, nous préférons la voir comme une nuisance avec laquelle il faut vivre, et contre laquelle aucune victoire n'est possible. Ce différend sera peut-être un jour ­ ne l'espérons pas ­ tranché par un acte de terrorisme majeur en Europe, Madrid n'ayant pas été notre 11 septembre. En l'absence d'un tel événement fondateur, nous devons mettre de côté cette différence de perspective, mais aussi reconnaître que nous faisons face à un problème terroriste dont l'ampleur dépasse de très loin ce que nous avons connu en Europe, et qui ne peut être traité seulement comme un problème de renseignement et de police. Ceci implique d'en finir avec les incantations sur la stabilité du Moyen-Orient qui, en sus d'être inaudibles à Washington, n'ont pas fait preuve d'une efficacité particulière dans la promotion des idéaux démocratiques. Au contraire, elles sont de nature à encourager les blocages des sociétés moyen-orientales et, in fine, le développement de la contestation violente.

Il n'est pas du tout certain que M. Bush aura la victoire magnanime et présentera un rameau d'olivier aux pays européens les plus opposés à sa politique. Mais il est tout aussi certain qu'il n'a pas d'a priori idéologique envers l'Europe (contrairement à certains dans son administration). Si nous montrons clairement notre volonté d'agir ensemble sur ces cinq dossiers dans un esprit constructif, et tout en respectant la perspective singulière d'une Amérique qui s'estime «être en guerre», nous serons entendus par la Maison Blanche, et nos intérêts propres auront d'autant plus de chances d'être pris en compte. A l'inverse, si nous nous crispons sur le discours, aujourd'hui illusoire, de la «multipolarité», et donnons le sentiment de mettre à cet effet toute notre énergie sur la promotion d'initiatives douteuses (la levée de l'embargo sur les ventes d'armes à la Chine, par exemple), nous ne ferons pas avancer ces intérêts.

Certains en Europe se félicitent secrètement de la réélection de M. Bush au nom d'une stratégie assimilable à celle du vote révolutionnaire : ils espèrent que l'Amérique conservatrice de Bush sera un repoussoir pour construire une Europe plus unie et plus forte. Ils vont être tentés d'exagérer les différences transatlantiques au bénéfice de l'affermissement d'une singularité européenne. Il n'est pas du tout sûr que cette stratégie soit efficace. En revanche, il est à peu près certain qu'elle est dangereuse : les adversaires de la liberté et de la démocratie ne font que rarement la différence entre Américains et Européens et, surtout, lorsqu'ils la font, ils savent parfaitement jouer de nos différences. Nous pouvons choisir d'essayer de construire une forteresse européenne sur le champ de ruines de la relation transatlantique, mais ce serait un pari faustien. Car, sans une coopération avec les Etats-Unis dans les Balkans, au Moyen-Orient et en Asie, nous ferions tôt ou tard les frais des instabilités que nous aurions laissées se développer.

Il ne s'agit pas de nier les divergences politiques et culturelles qui séparent la majorité des Américains de celle des Européens, mais de reconnaître que l'importance des défis communs et la nécessité de les gérer ensemble impliquent de transcender les préférences personnelles et idéologiques. La réélection de Bush est une sorte d'épreuve pour l'Europe : préférera-t-elle se griser de ses différences ou affronter le réel ? Le moment Bush est, pour nous, un moment de vérité.

Dernier ouvrage paru : la Guerre sans fin : l'Amérique dans l'engrenage (Seuil, «la République des idées», 2004).

Bruno Tertrais, maître de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et chercheur associé
au Centre d'études et
de recherches internationales (Ceri).

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Publicado por esta às novembro 8, 2004 11:05 AM