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novembro 23, 2004
Peter Mandelson, commissaire européen au commerce : "Un "non" à la Constitution conduirait à l'affaiblissement de l'Europe"
Fonte: Le Monde
L'ancien ministre britannique minimise les divisions entre Etats membres, ainsi que les désaccords transatlantiques.
Comment allez-vous expliquer aux Britanniques que le texte de la Constitution européenne ne comporte rien de ce qu'ils craignent et aux Français qu'il contient beaucoup de ce qu'ils espèrent ?
La Commission devra fournir des informations et chaque commissaire s'impliquer dans le débat de son pays.
Les risques sont clairs. Le débat peut être dominé par des enjeux nationaux ou des questions qui n'ont rien à voir avec la Constitution, comme la Turquie. Il y a un risque que des forces politiques jouent un jeu non constructif, mais il est très bon que le débat ait lieu. Il faut rappeler que c'est une Constitution qui est en jeu. Il ne s'agit pas d'imposer un programme libéral pour l'Europe. Les politiques que nous définirons ensemble à l'intérieur de ce cadre ne font pas partie du cadre lui-même. Ceux qui affirment que le rejet du traité constitutionnel déclencherait une sorte de crise bénigne, une catharsis dont quelque chose de meilleur pourrait émerger, s'illusionnent. Je n'ai vu aucune alternative crédible au traité constitutionnel présentée dans le débat français. Ce serait une vraie crise, qui conduirait à l'affaiblissement de l'Europe et des objectifs économiques et sociaux que nous voulons, nous à gauche, voir émerger.
Que dites-vous à ceux qui estiment que, si les Français disent "non" à la Constitution, le texte est mort, mais que, si ce sont les Britanniques qui le refusent, ils devront négocier leur sortie de l'Union ?
Un "non" est un "non", dans chaque pays, et cela aura la même force dévastatrice pour l'Europe. C'est pourquoi l'action responsable est d'appeler à un "oui" au traité constitutionnel, qui permettra à l'Europe à 25 de fonctionner, et ensuite de débattre des politiques que l'on veut bâtir au bénéfice des citoyens européens et de la place de l'Europe dans le monde.
Etes-vous sur la même longueur d'onde que les socialistes français ?
J'ai plus d'amis au Parti socialiste français que dans n'importe quelle autre formation de gauche sur le continent. Je suis leurs débats avec un grand intérêt. Il est absolument crucial pour l'avenir de l'Europe, et pour la position de la France en Europe, qu'ils votent "oui".
Quel modèle économique voyez-vous pour l'Europe, vous qui avez dit que le Royaume-Uni était un modèle du fait de ses succès ?
C'est le modèle préféré de la plupart des Britanniques. Mais mon modèle préféré est la convergence de la flexibilité britannique, orientée vers les marchés ouverts, et une approche de style continental fondée sur l'investissement dans la recherche dans le secteur privé, le social, et le développement des infrastructures publiques. Ceux qui glosent, au Royaume-Uni, sur nos succès économiques devraient se rappeler que des pays européens dépensent plus pour la recherche, ont des dépenses sociales plus fortes et une croissance supérieure, comme la Finlande, la Suède, le Danemark. Le Royaume-Uni doit combiner sa récente réussite avec un brin d'humilité. Nous devons nous demander pourquoi notre productivité n'est pas meilleure. Nous avons besoin d'un mélange, pas d'un modèle unique.
Tony Blair voulait placer le Royaume-Uni au cœur de l'Europe. Huit ans après son arrivée au pouvoir, vous n'êtes pas dans l'euro et vous disposez d'une clause d'exemption dans le domaine de la justice et des affaires intérieures (JAI)...
La Grande-Bretagne est davantage que vous ne le suggérez partie prenante en matière de JAI. Elle est au cœur des décisions et des politiques européennes, même si elle sacrifie de son influence dans la mesure où elle est hors de l'euro et de l'Eurogroupe. C'est le prix à payer pour ne pas être dans la monnaie unique. J'espère que, dès que les conditions le permettront, le Royaume-Uni saisira la chance d'adopter l'euro. Il n'y a pas de perspective à court terme, mais j'espère que le gouvernement britannique pourra fixer une date cible pour l'entrée, et que nous pourrons nous diriger vers l'euro avec l'accord du peuple britannique, par référendum.
Soutenez-vous les propositions faites par la Commission ou les Etats, dont le Royaume-Uni, de limiter le budget de l'Union à 1 % du produit intérieur brut ?
Les propositions de la Commission sont un bon point de départ pour une très longue négociation. La Commission devra pouvoir exister avec les moyens que la négociation lui aura donnés. Mais cela ne sert à rien d'avoir un énorme programme de travail sans être capable d'en mener plus de la moitié. La Commission doit avoir un cahier des charges qu'elle soit capable de tenir, avec les ressources qui y correspondent.
Quelles sont les leçons de la crise avec le Parlement sur l'investiture de la Commission Barroso ?
La crise a été productive. Le Parlement a trouvé son rôle et son autorité et en a usé de manière responsable. La Commission en est sortie plus forte et plus légitime. Même les Etats membres ont sans doute appris quelque chose. La prochaine fois, ils se rappelleront ce qui s'est passé au moment de choisir les personnalités qu'ils nommeront à la Commission. Le collège sera une équipe forte, dans la ligne des précédentes. Il s'agit d'une équipe ni plus libérale ni moins libérale que les autres. La description faite par certains en France est fausse. Il faudra nous juger à nos actes, par sur notre image et nos discours.
La relation à l'Amérique ne va-t-elle pas être un facteur durable de division des Européens ?
La seule question sur laquelle les Européens se sont divisés, à propos de la relation transatlantique, c'est l'Irak. C'est une question importante, mais elle n'a pas suscité de cataclysme pour l'Europe. C'est un désaccord que nous avons déjà commencé à surmonter. Le président Chirac a dit, à Londres, qu'il voit dans la relation britannique avec les Etats-Unis un avantage pour l'Europe. Entre Européens, il y a d'autres sujets à propos desquels nous sommes d'accord, comme l'avenir de l'Afrique, la gestion des changements climatiques, et sur lesquels nous pourrions présenter une position commune, au G8, dans nos discussions avec les Américains.
Avons-nous toujours des valeurs communes avec les Etats-Unis, qui pratiquent la peine de mort, interdisent le mariage homosexuel, et placent la religion au cœur de la vie politique ?
Il n'y pas un système unique de valeurs homogènes aux Etats-Unis. Mais désormais la convergence de la plupart de nos intérêts internationaux est plus forte que celle de certaines de nos valeurs. Mais ceux qui disent cela prennent pour acquis et oublient notre engagement commun pour des valeurs fondamentales comme la démocratie, les libertés individuelles et l'Etat de droit. Si nous pouvons être en désaccord sur la peine de mort, l'homosexualité, et même sur des pratiques religieuses, cela ne signifie pas que nous prenions des directions fondamentalement différentes.
Propos recueillis par Arnaud Leparmentier et Philippe Ricard
Publicado por esta às novembro 23, 2004 12:30 PM