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outubro 14, 2004

La nouvelle Commission change la donne franco-allemande sur l’échiquier européen

[Fonte: Le Temps]

Les déboires du très conservateur commissaire Buttiglione devant le Parlement européen sont peut-être emblématiques de ce qui attend l’exécutif qui entrera en fonction à Bruxelles le 1er novembre. Il n’y a pas que le Parlement qui observe avec suspicion la Commission de José Manuel Durão Barroso: la France et l’Allemagne qui, traditionnels «moteurs» européens, passent habituellement pour ses alliés, la jugeraient aussi trop libérale et s’en défieraient pour n’avoir pas doté les commissaires allemand et français – nommés respectivement à l’Industrie et aux Transports – de postes d’importance. L’institution, qui en Europe doit être celle qui propose les lois et qui surveille leur application, risque-t-elle d’être plus faible que jamais face aux Vingt-Cinq et de se heurter à Paris et à Berlin? Il faudra voir à l’usage. Pour l’heure, dans la nouvelle Europe, chacun teste encore son pouvoir.

Libérale, cette commission l’est sans doute. D’abord, souligne Guillaume Durand, analyste politique au European Policy Centre, un think tank bruxellois, si l’on regarde les partis d’où viennent les commissaires, six d’entre eux sont des libéraux déclarés. Ensuite, malgré leurs étiquettes politiques, d’autres le sont par leur parcours personnel comme Peter Mandelson, le travailliste proche de Tony Blair, ou José Manuel Durão Barroso lui-même qui, conservateur, se définit comme réformiste du centre. Mais, souligne aussi Guillaume Durand, «la Commission est libérale par nature. Sa fonction historique est de persuader les autres de la nécessité de faire tomber les barrières.» Quant à savoir si elle va, du coup, se lancer à corps perdu dans ces actions que les Français qualifient avec effroi d’«ultralibérales», l’analyste n’y croit guère: «Essayer de faire l’Europe contre deux grands Etats membres et en particulier contre la France et l’Allemagne, ça ne paraît pas une bonne idée. Faire une croix sur les voix françaises et allemandes au Parlement européen, n’est pas possible en pratique. Car si on vote par appartenance politique, on n’oublie pas non plus qu’on est Allemand ou Français.»

Sylvie Goulard, ancienne conseillère de l’équipe de Romano Prodi et spécialiste de l’Europe, note que José Manuel Durão Barroso a beaucoup fait pour rassurer Paris: «Lorsqu’il s’est adressé aux Français, il a été assez adroit. Il a rappelé que la France présidait la Banque centrale européenne et qu’elle occupait de hautes fonctions au Conseil des Etats membres. Il a insisté sur les lieux de pouvoir français.» Guillaume Durand estime en outre qu’un poste plus modeste comme celui des Transports dévolu à Jacques Barrot n’empêche pas de peser sur les décisions, au contraire: «Un commissaire français à la Concurrence qui défendrait systématiquement les entreprises françaises perdrait toute influence dans la collégialité. Mais il peut être aux Transports et faire suivre les dossiers Concurrence par quelqu’un dans son cabinet. Si cette personne met intelligemment de l’huile dans les rouages, elle défendra mieux les intérêts français dans l’ombre.»

Autre facteur d’affaiblissement de l’exécutif, le fait que la Commission, qui abritait jusqu’alors deux commissaires par grand Etat, n’en n’aura plus qu’un seul pour chacun des Vingt-Cinq. Paris, Berlin, mais aussi Londres, Rome et Madrid perdent chacun un commissaire. Pour Sylvie Goulard, inquiète de cette nouvelle donne, c’est «une forme de nationalisation de la Commission qui est extrêmement contraire à son esprit. Et ça va aussi poser un problème de légitimité de ses décisions dans les grands pays». «De facto, les commissaires sont soupçonnés en permanence d’être les représentants de leur Etat membre, renchérit Guillaume Durand. Mais une commission qui voterait régulièrement selon un schéma «petits Etats contre grands Etats» serait politiquement morte au bout de six mois.»

Reste que le couple franco-allemand ne pourra plus fonctionner comme par le passé, lorsque le consensus entre les vues de départ divergentes de Berlin et Paris finissait par être accepté par tous: «Ce raisonnement est probablement beaucoup moins vrai dans l’Europe à Vingt-Cinq, note Guillaume Durand. Le point d’équilibre du consensus franco-allemand peut, sur un grand nombre de sujets, être sensiblement différent du consensus ou de la majorité dans cette nouvelle Europe. Il y a un déplacement. Mais dans quelle direction? C’est relativement difficile à dire.»

Certains, comme la Grande-Bretagne et de nouveaux pays, pourraient vouloir saisir cette opportunité pour déposséder les pays fondateurs de leur modèle d’Europe en redonnant du pouvoir aux Etats dans une Union plus libérale. «Nous sommes dans une crise de croissance, reconnaît Sylvie Goulard. L’Europe est victime de son succès. Dans ces cas-là, il faut garder le cap.» Et d’appeler à l’engagement renouvelé des Français, notamment, pour qu’ils s’adaptent aux changements induits par l’élargissement. «La Commission seule ne peut rien, note-elle. Mais les Etats membres seuls, c’est la fin de l’Europe.»

Publicado por jpdias às outubro 14, 2004 09:12 PM