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outubro 20, 2004
La contradiction de Fabius
[Fonte:Liberation]
Politiques
La contradiction de Fabius
Par Alain DUHAMEL
mercredi 20 octobre 2004
Le non de Laurent Fabius au traité constitutionnel européen est parfaitement légitime mais il n'en est pas moins parfaitement critiquable. Que l'ancien Premier ministre ait pris la tête du camp du non, qu'il lui ait apporté la caution de son prestige personnel et d'une envergure intellectuelle que même ses rivaux reconnaissent tant elle est évidente, qu'il l'ait étayé du poids de son indubitable compétence, pourquoi pas ? Laurent Fabius a évidemment des arrière-pensées présidentielles mais ce n'est pas un monopole, les chefs de file du camp du oui en ont aussi. Comme souvent avec les hommes politiques, ses convictions coïncident avec son intérêt mais celles de ses contradicteurs également. Cela faisait d'ailleurs plusieurs années que Laurent Fabius prenait ses distances avec l'Europe telle qu'elle se construit. L'OPA sur le non réussie par Laurent Fabius n'est donc pas illogique. Elle est même courageuse puisqu'en agissant ainsi, le présidentiable de gauche le plus obsessionnel remet délibérément en jeu toutes ses cartes. S'il convainc les militants du PS de la logique du non, sa candidature présidentielle deviendra naturelle (sauf si les Français se déterminent largement en sens inverse) ; s'il échoue à faire partager son non par les adhérents de son propre parti, ses projets de candidature perdront soudain beaucoup de leur vraisemblance. Pour un homme politique dont jadis on raillait la prudence, ce choix ne manque ni de panache ni d'éclat. Laurent Fabius n'est pas devenu moins homme d'Etat depuis qu'il a spectaculairement opté pour le non.
Il n'en est pas devenu pour autant infaillible. Or il y a, au coeur de son argumentation désormais parfaitement rodée, une contradiction centrale. Que ce traité constitutionnel qui sera solennellement signé à Rome la semaine prochaine par les vingt-cinq chefs d'Etat et de gouvernement soit imparfait, c'est l'évidence. Comme tout traité européen, il s'agit d'un compromis. Que sa maigre dimension sociale soit frustrante, sans doute ; que ses ambitions en matière de coopération économique soient insuffisantes, c'est vrai ; que sa formule de révision soit d'une lourdeur manifeste, comment le nier de bonne foi ? Que les procédures autorisant les coopérations renforcées ne soient pas d'une légèreté arachnéenne, certes ; que la troisième partie du traité soit embarrassante, même si elle était vraisemblablement inévitable puisqu'il s'agissait de synthétiser tous les traités européens existants, cela peut se plaider. Reste que le traité constitutionnel a, heureusement, plus de qualités que de défauts. Il renforce vigoureusement la démocratie au sein de l'Union européenne (avec notamment les pouvoirs accrus du Parlement). Il facilite nettement la prise de décision grâce à une méthode beaucoup plus efficace que celle du triste traité de Nice auquel nous serions condamnés pour longtemps en cas d'échec du oui. Il donne un visage à l'Européen avec la création d'une présidence stable du Conseil européen et avec l'apparition d'un ministre des Affaires étrangères. Il facilite la coopération judiciaire, encourage le développement d'une défense commune, autorise la formation d'avant-gardes déterminées, y compris en matière économique et sociale. Tout cela, Laurent Fabius le minimise : il est en campagne.
En revanche, il n'est pas intellectuellement cohérent et sincère de plaider à la fois que la dérive européenne devient si grave, si angoissante, si périlleuse qu'il est indispensable de lui donner un coup d'arrêt décisif et d'affirmer en même temps qu'un non au traité européen ne provoquerait pas de crise, n'entraînerait pas de blocage, n'affaiblirait pas la position de la France, bref ne serait qu'un choix démocratique presque banal. Car de deux choses l'une : ou bien le traité constitutionnel crée une situation inacceptable pour des sociaux-démocrates, et alors il s'agit bel et bien d'une crise majeure dont les conséquences ne peuvent pas être escamotées ; ou bien s'il est question d'un différend secondaire, pourquoi prendre l'initiative de bloquer un traité novateur (l'Europe n'a jamais eu de Constitution) validé par vingt-cinq gouvernements ? Si le traité constitue une menace considérable, la divergence entre Laurent Fabius et ses camarades de parti favorables au oui devient essentiel et le retentissement, en Europe, d'un non français ne peut qu'ouvrir une crise considérable. Laurent Fabius peut tout à fait soutenir la thèse selon laquelle le traité constitutionnel provoquerait, à ses yeux, l'irréversible, l'irréparable.
Mais alors, impossible de dédramatiser les effets d'un rejet. Si le PS suit Laurent Fabius, si les Français votent non, comme il les y invite, c'est que la situation est grave, peut-être dramatique. Comment imaginer un instant que cela ne changerait rien au sein du PS, rien au sein de la gauche ? Comment soutenir surtout qu'un tel refus ne déboucherait pas nécessairement sur une bataille européenne considérable, puisque vingt-cinq gouvernements seraient démentis et bloqués par la nation qui a historiquement fait le plus pour la naissance de l'Europe ? Comment pourrait-il être quasi impossible de réviser la Constitution par consensus mais aisé de sortir d'une crise antagonisant les vingt-cinq ? Comment peut-on à la fois dramatiser le oui en dénonçant un traité constitutionnel inacceptable et dédramatiser le non en niant que le rejet déclencherait une crise ?
Publicado por esta às outubro 20, 2004 11:58 AM