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outubro 26, 2004
Jean-Louis Bourlanges : «Les trois erreurs majeures de Barroso»
[Fonte: Le Figaro]
C'est demain que le Parlement européen, réuni à Strasbourg, doit donner ou non son investiture à la nouvelle Commission dirigée par José Manuel Barroso. L'ancien premier ministre portugais a refusé de céder aux exigences de la gauche et des libéraux qui ne veulent pas voir attribuer à l'Italien Rocco Buttiglione le portefeuille de la Justice, de la Liberté et de la Sécurité en raison de propos controversés sur l'homosexualité et la famille. Les 88 élus libéraux et centristes détiennent la clé du scrutin. Parmi eux, Jean-Louis Bourlanges (UDF), par qui le «scandale» est arrivé. Président de la commission des libertés, il avait organisé un vote – défavorable à Rocco Buttiglione – après son audition houleuse... M. Bourlanges répond à nos questions.
LE FIGARO. – Le Parlement européen ne fait-il pas preuve d'intégrisme laïque à l'égard de M. Butti glione ?
Jean-Louis BOURLANGES. – Ce ne sont pas les parlementaires européens mais M. Buttiglione lui-même ainsi que ses amis du gouvernement Berlusconi et, hélas, de la Curie romaine qui ont porté le débat sur le terrain sulfureux de la religion et de ses rapports avec la politique. La commission que je préside avait une mission claire : évaluer l'aptitude personnelle de M. Buttiglione à gérer le portefeuille des droits fondamentaux, de la coopération judiciaire, de l'asile, de l'immigration et des contrôles aux frontières. Or il s'est trouvé que, sur chacun de ces domaines, la candidature Buttiglione a posé problème. Sur les droits fondamentaux, la place des femmes dans la société et les discriminations frappant les homosexuels, une majorité de parlementaires a eu, à tort ou à raison, le sentiment que leurs attentes ne seraient pas pleinement prises en compte par le futur commissaire. Sur la coopération judiciaire, M. Buttiglione manque singulièrement de crédibilité en tant que membre d'un gouvernement qui n'a cessé de combattre ses juges et de freiner des quatre fers le développement de l'espace judiciaire européen. S'agissant enfin de la politique d'asile et de l'immigration, le commissaire désigné a pris fait et cause pour une proposition germano-italienne visant à accueillir, ou à refouler, demandeurs d'asile et migrants économiques dans des centres de rétention situés en Libye ou au Maroc. Or les parlementaires européens sont vent debout contre un tel projet qui risque d'aboutir à la création aux portes de l'Union de zones de non-droit, sortes de Guantanamo pour immigrés. Difficile dans ces conditions d'imaginer que la commission des libertés ait pu émettre autre chose qu'un avis négatif sur l'attribution à M. Buttiglione de ce portefeuille. La vérité, c'est que, dans cette affaire, M. Barroso a fait preuve d'un manque total de discernement.
LE FIGARO. – Le cardinal Martino, en charge de la Curie romaine, a dénoncé, à propos du vote de la commission que vous présidez, une manifestation «d'Inquisition profane»...
Jean-Louis BOURLANGES. – Quand on est prince de l'Eglise, il y a des termes qu'il est préférable d'éviter, celui d'Inquisition par exemple. Dans le cas d'espèce, je défie quiconque, fût-il cardinal, de prétendre qu'un chrétien sincère aurait manqué aux exigences de sa foi en émettant un avis négatif sur la nomination de M. Buttiglione. L'Eglise n'a aucune qualité pour dicter aux politiques que ceux-ci soient des gouvernants, des élus, des militants ou de simples citoyens, les décisions qu'ils doivent prendre. Les choix politiques sont par essence difficiles et moralement risqués parce que les priorités morales qui doivent les sous-tendre sont rarement pleinement compatibles et que les conséquences de ces choix sont toujours pour une part imprévisibles. Konrad Adenauer, que personne ne songera à suspecter d'anticléricalisme, avait coutume de dire chaque fois que l'Eglise s'approchait d'un peu trop près de ses affaires : «Les évêques dirigent l'Eglise, je conduis la politique du pays. A chacun son travail.»
LE FIGARO. – Ceux qui, nombreux, déplorent l'absence de toute référence chrétienne dans le préambule du traité constitutionnel ne vont-ils pas trouver, avec l'affaire Buttiglione, une raison supplémentaire de voter non au référendum ?
Jean-Louis BOURLANGES. – Il serait parfaitement injustifié de voir les chrétiens voter non au référendum, parce qu'ils tiendraient l'Union européenne pour une nouvelle Babylone, et ses parlementaires pour des suppôts de Satan ! Rien ne permet d'interpréter le refus d'un commissaire comme un acte irreligieux et rien non plus ne justifie le brusque surgissement, après plus de cinquante ans de construction européenne, d'une demande d'inscription dans le traité constitutionnel d'une référence à la religion chrétienne. Je sens dans tout cela la montée en puissance d'une tentation fondamentaliste qui m'inquiète. Cette tentation me paraît inséparable d'un sentiment croissant de marginalisation des chrétiens dans le monde moderne, marginalisation qu'elle tend au demeurant à renforcer. J'observe en effet que, dans les années 50, quand les églises étaient pleines, Robert Schuman, dont le procès en béatification est en cours, s'était, quant à lui, opposé à toute référence religieuse dans les traités européens. Je regarde avec effroi cette dérive fondamentaliste dont il ne peut rien sortir de bon, ni pour l'Eglise, ni pour la société, ni pour l'Europe. Les chrétiens doivent tout faire pour éviter la rupture avec le monde moderne. Notre inspirateur ne doit pas être Pie X, mais Léon XIII.
LE FIGARO. – Au moment où la candidature turque déchaîne les passions – notamment parce qu'il s'agit d'un pays de 70 millions de musulmans –, faut-il sembler s'opposer à la liberté religieuse d'un proche du Vatican qui ne cache pas ses convictions ?
Jean-Louis BOURLANGES. – Ce qui inquiète nombre d'Européens dans la perspective de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne, c'est la tendance d'un certain islam à confondre loi religieuse et loi politique. Or c'est très exactement la confusion qu'entretient M. Buttiglione quand il introduit des éléments de sa parole religieuse dans son discours politique. Quand on nous dit à la Curie romaine comment nous devons voter, on fait très exactement ce que nous ne voulons pas que les Turcs fassent. Il n'y a pas que sur les bords du Bosphore que le principe du califat, c'est-à-dire la confusion en une seule institution des pouvoirs politiques et religieux, doit être combattu. J'ajoute que M. Buttiglione s'est déclaré, au cours de son audition, favorable au principe de l'adhésion turque et à l'ouverture des négociations. Les adversaires de cette adhésion, dont je suis, en seront donc réduits à chercher leurs alliés ailleurs que parmi les chouchous du Vatican.
LE FIGARO. – Y a-t-il un «lobby gay» et pèse-t-il d'un plus grand poids au Parlement européen que ce qui reste de la démocratie chrétienne ?
Jean-Louis BOURLANGES. – Je ne pense pas qu'il faille mettre sur le même plan l'action d'un groupe de pression qui défend les intérêts matériels et moraux d'une catégorie de la population et celle de partis politiques qui, comme diraient les juristes, disposent d'une compétence générale, et non pas spécialisée, d'intervention dans les affaires publiques. Le «lobby», ou prétendu tel, auquel vous faites allusion n'a guère besoin d'être organisé pour que nombre de parlementaires, le plus souvent hétérosexuels, se mobilisent contre les discriminations, ségrégations, voire persécutions dont les homos ont été et sont encore parfois les victimes.
LE FIGARO. – M. Barroso pouvait-il réagir autrement ?
Jean-Louis BOURLANGES. – Bien sûr. M. Barroso a commis tout au long de la procédure trois erreurs majeures. Il a d'abord tragiquement manqué de discernement dans la répartition de plusieurs portefeuilles, et notamment de celui de M. Buttiglione. Il s'est ensuite abstenu de rappeler, ce qu'il aurait dû faire en sa qualité de gardien des traités, les droits légitimes du Parlement face aux attaques inqualifiables dont celui-ci a été l'objet. Enfin, et c'est assurément le plus grave, M. Barroso a choisi de ne tenir aucun compte réel de ce qu'a dit le Parlement et de tenter de passer en force demain. Techniquement, les aménagements qu'il a proposés sont à la fois dérisoires et humiliants pour les commissaires concernés : mis sous tutelle de M. Buttiglione par ses collègues, et de Mme Neelie Kroes par son directeur général. Politiquement, il faut être singulièrement effronté pour sommer les parlementaires d'épargner à l'Union une crise politique qu'on a soi-même provoquée et, dans un second temps, refusé de désamorcer.
LE FIGARO. – Que va-t-il se passer maintenant ?
Jean-Louis BOURLANGES. – Je crains que, investi ou défait, M. Barroso ne soit engagé dans un jeu perdant-perdant, car on ne dirige pas l'Union européenne contre la moitié de l'Europe. Le grand tort du président désigné de la Commission, c'est d'avoir creusé le fossé entre les deux Europe au lieu de tenter de le combler. La composition du collège et l'attribution des portefeuilles traduisent une hégémonie sans partage de l'Europe atlantiste, mondialiste, dérégulatrice et périphérique sur ce que Monsieur Rumsfeld avait dédaigneusement nommé «la vieille Europe». En juillet, nous avons pensé élire un homme de rassemblement. En octobre, nous nous retrouvons face à un fauteur de discorde. Cela dit, n'exagérons pas la gravité de la crise institutionnelle. On parle un peu partout de «censure de la Commission». Le terme est impropre : on ne peut pas censurer ce qui n'existe pas. Or M. Barroso n'est que le président désigné d'une Commission qui n'a pas encore vu le jour. Le Parlement s'est vu reconnaître un rôle politique majeur dans le processus de formation de la Commission. Il lui appartient d'exercer toutes les responsabilités que lui reconnaît le traité, lucidement mais sans timidité. Demain, les députés européens répondront à une seule question : l'Union européenne est-elle devenue ou non une démocratie parlementaire ?
Publicado por esta às outubro 26, 2004 02:48 PM